15/12/10: Hommage à Jacques Lafleur

Le président du Congrès, Harold Martin a rendu hommage à Jacques Lafleur, en ouverture de la séance du mardi 14 décembre 2010 et en présence de la famille et des proches du défunt.  

« Le 4 décembre dernier, Jacques LAFLEUR nous a quittés. Soudainement, brutalement.

Alors que certains d’entre nous l’avions entouré et félicité quelques jours auparavant, le 18 novembre,  au moment où il recevait, ici, à Nouméa, avec Jean-Marie TJIBAOU à titre posthume, la Colombe de la Paix, cette distinction prestigieuse remise par l’UNESCO et l’Allemagne aux personnalités ayant particulièrement œuvré pour la paix dans leur pays ou dans le monde.

Le choc de la nouvelle a frappé la Nouvelle-Calédonie le matin du dimanche 5 décembre.

Jamais, je dois l’avouer, moi qui ai commencé à travailler en politique avec lui en 1974… Jamais, je n’ai pu imaginer, un seul instant, être celui qui prononcerait son hommage funèbre, ici, dans cette assemblée.

Humblement, devant la mémoire de l’homme qui nous a tant appris, face au souvenir de l’homme qui m’a tout appris en politique. Je me suis demandé comment moi j’arriverai à articuler quelques mots et phrases sensés pour parler de lui. Puis, j’ai entendu sa fille Isabelle, en cette matinée du vendredi 10 décembre. Elle s’est transcendée, elle a puisé sa force dans l’amour qu’elle porte à son père, pour évoquer sa mémoire avec des mots justes, des phrases vraies, des sentiments profonds, et le tout avec un sourire qu’elle a réussi à puiser au-delà du deuil et du chagrin.

C’est vrai, à force, Jacques LAFLEUR, le visionnaire, était devenu pour nous comme une figure éternelle, une icône peut être. Mais il fallait bien qu’il y ait une fin. Qui est survenue au moment où personne ne s’y attendait.

J’ai passé plus de 30 ans de ma vie aux côtés de cet homme à la forte personnalité. Nous lui devons beaucoup, car il a eu deux visions :

–         la première en fondant le RPC en 1977 et en énonçant des principes qui sont toujours d’actualité comme le rééquilibrage ;

–         la seconde, en signant les accords de paix avec les indépendantistes en 1988. Et il fallait un sacré courage pour le faire à l’époque.

Mais Jacques LAFLEUR ne disait-il pas, reprenant le cardinal de Richelieu, qu’il citait à l’envi : « La politique est l’art de rendre possible ce qui est nécessaire ». 

Le choc de la nouvelle de la mort de Jacques LAFLEUR a frappé la Calédonie le matin du dimanche 5 décembre, il y a dix jours. Ses funérailles ont été célébrées en fin de semaine dernière en présence des hautes autorités de l’Etat, de la Nouvelle-Calédonie, de la Polynésie française, du Vanuatu et de nombreux Calédoniens venus dire un ultime adieu à celui qui fut pendant quarante ans l’homme fort du pays.

Tout ceux qui se sont rassemblés au Château Royal ou au cimetière du 4ème kilomètre, tout ceux qui comme nous l’ont côtoyé ont eu la sensation de voir partir un père protecteur, un chef, un patron, un aîné, un repère.

J’ai souhaité que le Congrès, cette assemblée territoriale où il fut élu pour la première fois en 1972, lui rende un hommage particulier cet après-midi, et que nous évoquions, en présence de sa famille et de ses proches, la mémoire de celui que, tous, dans cet hémicycle, nous connaissions, à un titre ou à un autre, tant son action publique  – politique, économique- s’est confondue avec l’histoire de notre Calédonie contemporaine.

Certains même se rappelleront qu’il aimait affubler les uns et les autres, de sobriquets ou de surnoms plus ou moins aimables : je suis sûr en tout cas que personne n’a oublié le sien, ici dans cette enceinte … Comme personne n’a oublié d’ailleurs son humour, souvent si juste et parfois caustique et son sens inouï de la répartie. Et puis bien sur Jacques LAFLEUR avait toujours des formules bien trempées, de circonstance, dont lui seul avait le secret.

Beaucoup de choses ont été dites, écrites, depuis l’annonce du décès de Jacques LAFLEUR.

Les messages et hommages exprimant le respect, l’admiration pour son engagement historique ont afflué de Paris, notamment du Palais de l’Elysée sous la plume du Président Nicolas SARKOZY,  de l’Hôtel Matignon, de l’Assemblée Nationale, du Ministère de l’Intérieur, et de celui de l’Outre-mer à travers la présence à Nouméa, pour la cérémonie de funérailles, de Marie-Luce PENCHARD.  

Ici, en Calédonie, les témoignages de reconnaissance, de gratitude pour la détermination et la générosité de l’homme – parmi lesquels des mots si touchants des habitants de Ouaco – sont  venus s’ajouter à ceux des élus, qui ont tous souligné le courage et les qualités de visionnaire du leader politique.

Député de la République pendant presque trente ans, Président de l’Assemblée de la province Sud pendant quinze ans, Jacques LAFLEUR a marqué de son empreinte toutes les étapes qui ont construit la Nouvelle-Calédonie des années 70 à nos jours.

Nous savons tous que nous lui devons la négociation et la signature, avec Jean-Marie TJIBAOU, aux côtés de Michel ROCARD alors Premier Ministre, des accords de Matignon-Oudinot qui ont mis fin le 26 juin 1988 aux évènements.

La poignée de mains entre les deux Calédoniens, scellant la réconciliation entre deux camps entrés dans la violence de la guerre civile, a érigé en modèle pour l’histoire ce que Jacques LAFLEUR lui-même définissait, en référence à son auteur de prédilection, comme « la méthode camusienne », c’est-à-dire « savoir civiliser les antagonismes, connaître les raisons de l’adversaire et reconnaitre celui-ci comme le partenaire d’un compromis à inventer ».

Laissez-moi le citer encore, avec ses mots tirés de « L’Assiégé » qu’il publia en 2000, qui donnent la mesure de la formidable intelligence des deux hommes aujourd’hui réunis dans l’Histoire : « En réalité, au moment des Evènements, je n’avais qu’une certitude, il fallait prouver qu’une seule chose était viable en Nouvelle-Calédonie : la co-existence paisible et fraternelle entre tous.

J’en étais d’autant plus persuadé que je savais que Jean-Marie TJIBAOU et quelques autres à côté de lui le pensaient aussi».

Jacques LAFLEUR l’affirmait lui aussi avec force et y revenait sans cesse : « Il ne faut jamais oublier l’essentiel pour la Nouvelle-Calédonie -l’indispensable équilibre entre les communautés, condition première de la paix, la vraie paix, celle des cœurs ».

Nous le savons tous, ici, également, c’est bien cet objectif de reconnaissance mutuelle, de rééquilibrage économique, de partage des richesses et des responsabilités, qui a été placé au cœur de l’Accord de Nouméa, signé en mai 1998 entre les forces politiques calédoniennes et l’Etat, l’Accord de Nouméa dont Jacques LAFLEUR a été l’un des principaux artisans et qui demeure aujourd’hui notre feuille de route collective.

Dès 1991, Jacques LAFLEUR savait que « cette paix des cœurs » ne pourrait exister qu’en se donnant du temps et en évitant les affrontements.

En évitant de confronter partisans et opposants  à l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie.

Dans ses « Conversations Calédoniennes » avec Wallès KOTRA en 2009, Jacques LAFLEUR l’exprimait parfaitement : « Je suis convaincu -disait-il- que nous valons mieux, tous ensemble, qu’un référendum».

Et il ajoutait : « Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. Si l’on oublie les torts du passé, les causes qui ont amené les gens à se révolter, l’histoire se reproduira».  

Mes chers collègues, j’ai la certitude que l’héritage politique que nous laisse Jacques LAFLEUR est là, dans ces paroles, auxquelles, nous, élus de cette assemblée, sommes appelés à donner corps.

Sa disparition, vingt et un ans après celle de Jean-Marie TJIBAOU, laisse désormais au premier rang les signataires historiques de ces Accords exemplaires qui ont construit et façonné la Nouvelle-Calédonie.

Je l’ai dit et je le répète : notre responsabilité à nous, signataires historiques de l’Accord de Nouméa, est immense.

Car nous savons, nous aussi, que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets et que rien ne peut se faire sans concertation.

Une nouvelle solution consensuelle et durable, donnant des perspectives claires à l’ensemble de la population, ne pourra intervenir qu’avec l’accord du plus grand nombre.

En conclusion de « l’Assiégé », Jacques LAFLEUR écrivait  « Aux Calédoniens, je demande de regarder vers le haut, vers l’avenir. Pour arriver à construire cette Nouvelle-Calédonie qui ressemble à l’espérance, il faut dialoguer et savoir être généreux et ferme ».

Au nom des élus de cette assemblée, au nom de l’ensemble des personnels du Congrès de la Nouvelle-Calédonie, en notre nom à tous, j’adresse à la famille, aux proches de Jacques LAFLEUR, nos condoléances les plus sincères.

Je vais conclure cet hommage en reprenant une phrase de Nicolas CHAMFORT qu’aimait citer Jacques LAFLEUR : « il y a deux choses auxquelles il faut se faire sous peine de trouver la vie insupportable : ce sont les outrages du temps et les injustices des hommes ».

Jacques LAFLEUR est désormais à l’abri des outrages du temps. C’est à nous qu’il appartient d’assumer son héritage. »

Harold MARTIN

Retour aux actualités